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Etude de la vie de Lu Yin et de son œuvre
ZENG Jixin " La guerre entre les rats et les Hommes "
Etude de la vie de Lu Yin et de son œuvre
suivie d’un commentaire de sa nouvelle Père
Sommaire
Introduction
Présentation de l’auteur
L’œuvre de Lu Yin
- Présentation
- Les influences littéraires étrangères dans l’œuvre de Lu Yin
- Lu Yin dans le monde littéraire chinois des années 20 et 30
- Lu Yin et sa conception de la création littéraire
Publications des oeuvres de Lu Yin
- Œuvres de Lu Yin publiées dans Xiaoshuo yuebao (Le mensuel du roman)
- Dates de première publication de ses recueils de nouvelles
La nouvelle Père de Lu Yin
Bibliographie
Index
Introduction
La nouvelle Fuqin (Père), dont nous proposons une traduction a été écrite en 1924 par Lu Yin (1899-1934). Lu Yin fait partie de cette jeunesse chinoise qui a été profondément marquée par le mouvement du 4 mai 1919 et le bouillonnement d’idées qui l’accompagne. En tant que femme, elle participe au débat d’idées qui vise à cette époque à faire évoluer la société en général par le biais de la littérature, de l’éducation, des arts et de la culture dans son ensemble. Lu Yin écrit dans un premier temps quelques textes traitant de problèmes sociaux, elle réclame entre autres l’amélioration des conditions de travail des ouvrières dans les filatures de soie et celle des paysannes en général. Ce n’est pourtant pas dans le domaine social que Lu Yin va consacrer le plus ses talents d’écrivain. Ce qui l’intéresse, c’est la littérature et plus particulièrement la littérature du point de vue de la création. Pendant une douzaine d’années, elle va se consacrer à l’écriture et arriver à se forger un style qui lui est propre. En dépeignant les tourments et les peines de la jeunesse en manque de repère de son époque, elle contribue en définitive à dévoiler les problèmes dont souffre cette société. La nouvelle Père est, aussi bien par le style employé que par les thèmes abordés, une bonne illustration des buts que Lu Yin s’était donnés dans son processus de création littéraire. Pour mieux cerner les motivations de Lu Yin dans son travail de création, il est nécessaire de s’intéresser à la vie même de l’écrivain, ce qui constituera la première partie de cette étude. Puis en étudiant de plus près l’œuvre de Lu Yin, nous comprendrons l’importance qu’elle revêt pour la compréhension d’une époque charnière dans le domaine de la création littéraire. Dans une dernière partie, nous étudierons plus en détail les différents aspects de la nouvelle Père, texte qui témoigne de la sensibilité et du talent de l’auteur ainsi que d’une époque en pleine mutation dans laquelle mal être, recherche de l’amour vrai, de la liberté et esprit de révolte sont intimement liés.
Cette expérience de traduction d’un texte écrit en 1924 a été une excellente occasion de découvrir plus en détail une époque si importante dans l’histoire de la littérature chinoise. Découvrir un auteur et son œuvre demandent de nombreuses lectures et beaucoup de temps, j’espère pouvoir au mieux restituer dans les pages qui suivront ce que j’ai pu découvrir de Lu Yin et de ses oeuvres dont les rééditions récentes en Chine indiquent un intérêt nouveau de la part du public chinois. Pour ce qui est du public francophone, je fus très surpris de découvrir au cours de mes recherches qu’il existait déjà une traduction en français de l’une des œuvres de Lu Yin. En effet, Zhou Zongfan (1906- ?), a traduit Ou yun aishu ji (Amitié amoureuse : correspondance sentimentale de nuage mystérieux et froide mouette) ; Cette traduction a paru dans La Politique de Pékin : revue hebdomadaire illustrée (Beijing zhengwen bao) du 3 mai 1930 au 5 juillet 1930, ce qui correspond aux numéros 18 à 27 de l’année 1930. Il est noté dans la préface écrite par Alphonse Monestier, rédacteur en chef de cette revue, que Lu Yin et Li Weijian avaient pour projet de se rendre en France pendant l’été 1930, ils sont présentés par le préfacier comme des admirateurs de la littérature française. Leur projet ne se réalisa pas mais le traducteur, Zhou Zongfan, s’y rendit ce même été et y resta cinq ans pour y suivre des études supérieures comme étudiant de l’Institut Franco-chinois de Lyon.
Présentation de l’auteur
Lu Yin est née en 1899 à Minhou (actuelle ville de Fuzhou), district de la province méridionale du Fujian. Née Huang Ying ou bien encore Huang Shuyi, elle adopte Lu Yin comme nom de plume en 1925 et gardera le même jusqu’à sa mort. Issue d’une famille de fonctionnaires attachée à la tradition, elle vit une enfance marquée par la solitude. Dans l’autobiographie qu’elle publie en 19341, elle décrit l’oppression, la sensation d’écrasement qu’elle ressent à cette époque. Le poids des traditions sociales et familiales provoquent en elle un sentiment de révolte qui ne la quittera pas toute sa vie durant et influencera le contenu de son oeuvre. Son père meurt d’une maladie du cœur alors qu’elle n’a que quatre ans, Lu Yin ses frères et leur mère déménagent alors à Pékin pour aller habiter chez un frère du chef de famille décédé. En 1909, elle entre dans une école protestante pour y apprendre à lire et à écrire. Agée de treize ans, elle entre au lycée public pour jeune fille de Pékin. Elle note dans son autobiographie, qu’à l’âge de seize ans, elle lit dès qu’elle le peut, parfois en cachette, et avec passion les plus de trois cent traductions d’œuvres occidentales faites en langue classique par Lin Shu (1852-1921)2. Les grandes œuvres de la littérature chinoise font aussi partie de ses lectures. Elle connaît entre autre parfaitement les fameux romans Hong long meng (Le rêve dans le pavillon rouge) écrit sous les Qing par Cao Xueqin et Gao E ainsi que l’œuvre dramatique Xi xiang ji (Récit de la chambre de l’ouest) écrit sous les Yuan par Wang Shifu. Cette connaissance des romans et du théâtre classiques chinois aura une grande influence sur les oeuvres qu’elle écrira. Après qu’elle a terminé de suivre le Cours préparatoire, elle se présente à l’Ecole normale pour filles de Pékin. Une fois diplômée en 1917, elle part enseigner dans des collèges à Pékin ainsi que dans ceux de la province d’Anhui. Cette expérience de l’enseignement au cœur des campagnes chinoises lui permet de voir les problèmes des populations qui y vivent et en particulier de prendre conscience des conditions de vie difficiles des femmes en milieu rural. L’une de ses nouvelles intitulée Funü shenghuo de gaishan3 (L’amélioration de la vie des femmes) s’en inspire largement.
Après l’éclatement du mouvement du 4 mai 1919, elle décide de poursuivre des études de littérature chinoise en intégrant l’Ecole normale supérieure pour filles de Pékin. A cette époque, l’Ecole normale supérieure de Pékin tout comme l’université de Yanjing sont les principaux foyers du renouveau intellectuel chinois. Si le « mouvement du 4 mai » est d’abord un sursaut patriotique provoqué par les « Vingt et une Demandes du Japon », il se transforme cependant rapidement en une véritable révolution littéraire, sociale et culturelle. Lu Yin découvre dans cet établissement un foisonnement d’idées nouvelles. Elle milite alors pour l’émancipation de la femme, pour le respect de la vie humaine, pour le bien-être des travailleurs ainsi que pour le renouveau des idées et l’élaboration d’une littérature nouvelle. L’écrivain Mao Dun (1896-1984) dans un essai intitulé Lu Yin lun (A propos de Lu Yin)4 , écrit d’elle qu’elle a été enfantée par le « mouvement du 4 mai ». Désignée représentante des élèves, elle participe à de nombreuses réunions et protestations, fait des conférences et signe des pétitions, organise des excursions. Pleine d’énergie et d’enthousiasme, elle se dépense corps et âme à en en perdre le sommeil comme elle l’écrit elle-même dans son autobiographie. Le 4 janvier 1921, est créée à Pékin la « Société d’Etudes littéraires » dans laquelle Mao Dun et Zheng Zhenduo (1898-1958) joueront un rôle primordial. Lu Yin en est la première adhérente femme ainsi que l’un des tous premiers membres puisqu’elle y rentre en janvier 1921 avec le numéro 135. En 1922, elle sort diplômée de l’Ecole normale supérieure. Au printemps de cette même année elle fait un voyage en compagnie de plusieurs camarades au Japon, elle en revient avec un carnet dans lequel elle a écrit tout ce qui elle y a vu et dont le titre est Fusang yinxiang (Impressions du Japon), elle écrit aussi plusieurs récits de voyage comme Yue xia de huiyi (Souvenirs de dessous la lune) qui paraît dans Xiao shuo yue bao (Le mensuel du roman).
Lu Yin se marie en 1923 une première fois avec un étudiant en philosophie, Guo Mengliang, qu’elle rencontre lors d’un voyage d’étude dans le Nord-est de la Chine. Elle brave alors un premier interdit social en rompant son contrat de fiançailles qui la liait à un autre homme puis un second en épousant un homme déjà marié. Il naît de leur union une fille, Guo Weixuan. Deux années plus tard, son mari meurt subitement de maladie. Accablée de douleur, elle continue d’écrire et se lie d’amitié avec une jeune fille écrivain dont le parcours personnel est assez proche du sien, fait de souffrance et de deuil. Cette jeune femme s’appelle Shi Pingmei (1902-1928). Elles vont se soutenir l’une l’autre, connaître les joies de l’amitié, écrire ensemble et noyer aussi leur chagrin dans le même alcool pour ne se quitter que lorsque Shi Pingmei meurt en 1928 d’une méningite foudroyante. Une nouvelle de Lu Yin intitulée Xiangya jiezhi (La bague en ivoire) prendra pour modèle les amours de la romancière défunte.
C’est aussi cette même année, au mois de mars, qu’elle rencontre un garçon de huit ans son cadet. Il est jeune, poète et étudie à l’université Qinghua. D’abord simples amis, ils tombent amoureux l’un de l’autre. Pour Lu Yin, cette rencontre avec Li Weijian (1907-1981) ressemble au printemps qui vient redonner de la douceur et de la lumière à sa vie faite d’automnes sans fin. En effet, l’année 1928 aura été pour elle celle des deuils, en plus de Shi Pingmei, ce sont sa mère et son frère aîné qui meurent à leur tour. Après mûre réflexion de la part de Lu Yin, les deux amants décident de se marier en 1930 puis partent ensemble la même année faire un voyage au Japon. Elle écrit dans ce pays un petit essai intitulé Dongjing xiaopin (Petit essai en prose de Tokyo). En 1931, Lu Yin donne naissance à sa seconde fille, Li Yingxian. Les œuvres qu’elle écrit à partir de cette époque sont empreintes d’un certain lyrisme, le bonheur semble s’installer enfin dans la vie de Lu Yin. Cependant, parmi ses écrits, un roman intitulé Huoyan (Flammes) ne rentrent pas dans cette catégorie. En effet Lu Yin est aussi une jeune patriote qui est véritablement révoltée par ce qu’elle voit se dérouler sous ses yeux à Shanghai en 1932, c’est-à-dire le bombardement de la ville par les Japonais le 28 février, et ce sont ces événements qu’elle décrit dans ce livre. A ce propos, Su Xuelin (1899-1999), qui fut un temps une camarade d’études de Lu Yin, relate dans la préface qu’elle écrit en 1959 pour une édition de Haibin guren (Amis de plage), les circonstances dans lesquels Lu Yin a composé Huoyan. Elle explique que la tendance était à cette époque au socialisme et à l’internationalisme. Lu Yin se sentait véritablement gênée d’écrire une œuvre aux accents ouvertement patriotiques. Ainsi, lorsque Su Xuelin lui rendit visite, elle tenta de lui cacher les épreuves de Huoyan, craignant qu’elle ne se moque d’elle. Su Xuelin ajoute qu’elle éprouvait à ce moment, elle aussi, les mêmes sentiments patriotiques6. Deux années plus tard, sa carrière s’achève brutalement. Enceinte d’un troisième enfant et alors qu’elle doit accoucher, elle meurt dans un hôpital de Shanghai, le treize mai 1934. Reconnue comme faisant partie des écrivains importants de son temps, sa mort inattendue provoque l’émotion dans le milieu littéraire chinois de l’époque. Mao Dun écrit dans Lu Yin lun (A propos de Lu Yin), qu’à la lecture de l’une de ses œuvres, c’est comme si l’on revivait l’esprit qui animait le mouvement du 4 mai 19197. Sa fille, Li Yingxian qui s’appellera plus tard Li Shuxian, va vivre avec son père Li Weijian. Celui-ci est sans le sous et ne peut prendre à sa charge l’autre fille de Lu Yin, Guo Weixuan, dorénavant orpheline de père et de mère. Il fut alors décidé entre Shu Xincheng, ami de Lu Yin et Huang Qin, frère de Lu Yin que ce dernier s’occuperait de Guo Weixuan à qui revenait les droits d’auteur de sa mère défunte8.
L’œuvre de Lu Yin
- Présentation
Pour définir l’œuvre et la personnalité de Lu Yin les critiques littéraires semblent s’accorder sur un certain nombre de points dont Kirk A. Denton fait le résumé suivant : « …les travaux de Lu Yin furent pour la plupart publiés dans le Xiaoshuo yuebao (Le mensuel du roman), et se caractérisent par leurs côtés lyriques, subjectifs et romantiques. 9». Nous donnerons à la fin de cette seconde partie dédiée à l’œuvre de lu Yin le détail de ces publications parues dans le Xiaoshuo yuebao. A cela, Zhang Yinde ajoute en parlant de Lu Yin : « …[Lu Yin] utilise plutôt un parler franc pour briser les illusions du bonheur et enlever les masques de la joie, en exposant à ses lecteurs une vision profondément pessimiste. 10» Pour Zhang Yinde, Lu Yin serait imprégnée d’un profond sentiment de souffrance qui lui ferait voir la vie en noir, cette vision très pessimiste de la vie lui viendrait de ses lectures des philosophes nihilistes allemands et en particulier d’Arthur Schopenhauer (1788-1860). Pour étayer son jugement, il cite Lu Yin qui écrit à ce sujet dans le chapitre Sixiang zhuanbian (changement de mentalité) de son autobiographie : « En lisant la philosophie de Schopenhauer, j’adhère profondément à ses propos selon lesquels ‘la vie est un océan de souffrances’. Désormais tout objet est teinté de mélancolie dès qu’il se projette dans mes yeux gris, puisque mon esprit en est entièrement imprégné.11 ». Lu Yin ajoute encore à la même page : « A ce moment-là, tous mes efforts visent à briser les rêves illusoires des gens et à dévoiler les faux masques de la joie. ». Ce que semble détester le plus Lu Yin, ce n’est pas véritablement la joie en soi mais bien plutôt l’hypocrisie et les faux-semblants qui se cachent sous les apparences de la joie. D’après Zhang Yinde l’œuvre qui est la plus représentative de cet état d’esprit de création de Lu Yin dont l’œuvre serait « si grise » est la longue nouvelle intitulée Haibin guren (Amies de plage) qui est écrite en 1923. Il est en effet manifeste que la nouvelliste exprime là toutes les souffrances que ressentent les femmes de cette époque dans une société qui leur refuse toute émancipation et toute participation réelle mais cette première création de la toute jeune écrivain Lu Yin sera suivie par d’autres au ton parfois très différent. Elle publie en 1925 Haibin guren (Amies de plage) puis Ling hai chaoxi (Flux et reflux de l’océan merveilleux) en 1930. En 1931, paraît Meigui de ci (Epines de rose) ainsi qu’un livre rassemblant la correspondance amoureuse de Lu Yin et de Li Weijian dont le titre est Yun Ou qingshu ji (Amitié amoureuse : correspondance sentimentale de nuage mystérieux et froide mouette.). Sous les deux pseudonymes se cachent bien évidemment les deux amants. Dans cette dernière œuvre, l’auteur n’a pas peur d’étaler au grand jour sa passion amoureuse, ses désirs de femme, sa joie d’aimer…et elle semble considérer qu’un certain bonheur même teinté de tristesse et de mélancolie est néanmoins possible. Nüren de xin (Le cœur d’une femme) paraît en 1933. En 1934 paraissent Xiangya zhijie (La bague en ivoire) et Lu Yin zizhuan (Autobiographie de Lu Yin). Nous donnons à la fin de la présentation de l’œuvre de Lu Yin les principales dates de première publication de ses recueils de nouvelles.
- Les influences littéraires étrangères dans l’œuvre de Lu Yin
Comme nous l’avons déjà noté, Lu Yin était membre de la « Société d’Etudes littéraires ». Ses lectures d’œuvres étrangères traduites en chinois par Lin Shu lui ont permis d’acquérir de solides connaissances dans le domaine de la littérature occidentale, connaissances qui sont nécessaires à qui veut participer sérieusement aux objectifs que s’est fixée la toute nouvelle « Société d’Etudes littéraires » à qui la Commercial Press, maison d’édition de Shanghai, a confié la responsabilité du Xiaoshuo yuebao (Le mensuel du roman). Paul Bady dans La littérature chinoise, écrit à ce sujet : « Jusqu’alors consacrée à une littérature de divertissement en langue classique, elle se voit désormais assigner des objectifs beaucoup plus sérieux. Par une étude méthodique des littératures étrangères, il s’agit de remettre de l’ordre dans la tradition chinoise et de créer une littérature nouvelle, qui aura pour mission d’exprimer la vie sous toutes ses formes, notamment sa dimension sociale, que l’école réaliste a imposée en Occident. 12».
Dans un article intitulé Desire and repression : Werther and modern Chinese writers (Désire et répression : Werther et les écrivains chinois), Terry Siu-Han Yip explique qu’après que Guo Moruo a traduit en 1922 le célèbre roman de Goethe (1749-1832), Die Leiden des jungen Werthers (Les souffrances du jeune Werther), ce roman a alors exercé une très grande influence sur de nombreux écrivains dont Lu Yin. Il cite en particulier l’une des nouvelles de Lu Yin, Les souffrances d’une certaine jeunesse (Huoren de bi’ai), dans laquelle la principale protagoniste Yaxia, souffre d’un amour qu’elle réprime comme le jeune Werther et comme lui elle n’arrive pas à s’adapter au monde réel et concret, prisonnière qu’elle est d’un tempérament romantique et d’un sens moral aigu13. Lu Yin s’inspire d’autres écrivains étrangers comme par exemple Henrik Ibsen (1828-1906) dont la pièce de théâtre, La maison de poupée, connaît un grand succès parmi les jeunes intellectuels chinois de cette époque. Un poète indien, Rabindranath Tagore (1861-1941), marque lui aussi cette génération par son romantisme et ses questionnements métaphysiques sur la vie et la mort. Lu Yin apprécie également le célèbre poète philosophe indien. Dans sa nouvelle Père, elle cite ainsi par deux fois Hemnalini, l’héroïne de l’une de ses œuvres intitulée Le Naufrage.
- Lu Yin dans le monde littéraire chinois des années 1920 et 1930
Lu Yin était, comme nous l’avons déjà écrit, membre de la « Société d’Etudes littéraires ». Cette société à laquelle appartenait entre autre les écrivains Ye Shaojun (1894-1988), Bingxin (1900-1999), Wang Tongzhao (1897-1957) et Xu Dishan (1893-1914), était sensée être en compétition sinon en opposition avec une autre société, la « Société Création », née en juillet 1921, sous l’impulsion d’un groupe de jeunes écrivains en cours d’étude au Japon. Parmi les principaux membres de la « Société Création », on trouve le poète Guo Moruo (1890-1978) et le romancier Yu Dafu (1896-1945). Ils se font les avocats du concept de « l’art pour l’art » et entendent s’inspirer du romantisme européen pour permettre l’émergence d’une littérature nouvelle en Chine14. Cette conception qui se veut à l’opposé de la conception de « l’art pour la vie » défendue par la « Société d’Etudes littéraires » n’est pas rejetée par Lu Yin, elle ne défend pas non plus à tout prix le concept de « l’art pour l’art ». Dans un essai intitulé Chuangzuo de wo jian (Ma conception au sujet de la créativité), elle écrit : « Les œuvres de créateurs sont totalement des expressions artistiques. Cependant on trouve deux sortes d’art : il y a « l’art pour la vie » et « l’art pour l’art », ils font l’objet de débats incessants, sans que l’on puisse jamais se mettre d’accord. Pour ma part, je ne prends parti ni pour l’un ni pour l’autre. 15»
Les contacts entre les membres des deux sociétés concurrentes étaient comme le note Leo Ou-fan Lee plus nombreux qu’on n’aurait pu le penser malgré de réelles antipathies de part et d’autre. Il donne pour exemple un repas organisé en 1922 par Yu Dafu pour célébrer l’anniversaire de la publication de Nüshen (Les déesses) de Guo Moruo. Lu Yin y participe en compagnie de Mao Dun et de Cheng Zhenduo. A cette occasion, Mao Dun fait un discours élogieux et des photos de l’évènement sont prises16.
Si le nom de Lu Yin n’est pas passé à la postérité comme par exemple celui de Bingxin (1900-1999), elle n’en reste pas moins une écrivain qui conta à son époque et dont les oeuvres continuent d’être rééditées depuis la fin de la Révolution culturelle pendant laquelle Lu Yin et son oeuvre furent jugées contre-révolutionnaires. Dans les livres de critiques datant de son vivant ou des années ayant suivi sa mort que nous avons pu découvrir, son nom figure aux côtés des principales écrivains femmes mais aussi hommes de son époque. Ainsi dans un ouvrage publié en février 1949, quelques mois avant la prise de pouvoir communiste, intitulé Shijie wenxuejia xiangzhuan17 (Biographies et caricatures des écrivains du monde), elle côtoie les écrivains femmes comme Ding Ling (1904-1986), Bingxin ainsi que les écrivains hommes comme Ba Jin (1904-) ou les poètes comme Xu Zhimo (1896-1931). Nous donnons en index une reproduction de cette caricature (Index III). Elle est aussi citée dans un ouvrage intitulé Zhongguo xiandai nüzuojia (Les écrivains modernes chinoises) et écrit du vivant le Lu Yin par He Yübo, l’auteur de cet ouvrage la considère comme une écrivain qui compte mais il critique son aveuglement quant aux véritables problèmes de la société et son goût immodéré pour la souffrance et la douleur.18 Dans un troisième ouvrage écrit par Cao Ye en 1932, Xiandai zhongguo nüzuojia (Les écrivains chinoises modernes), l’auteur fait une critique des six écrivains suivantes : Bingxin, Lu Yin, Su Xuelin, Feng Yuanjun (1900-1974), Ding Ling et Bai Wei (1894-1987). Cao Ye se montre lui aussi très sévère dans sa critique de Lu Yin et de son œuvre. Le principal grief qu’il lui fait est encore son manque d’intérêt pour les questions sociales.
Bien que Lu Yin ait dans les années qui ont suivi le Mouvement du 4 mai 1919 écrit comme nous l’avons déjà relevé des textes à caractères sociaux traitant de problèmes précis comme la condition des femmes dans les campagnes ou encore la condition déplorable des ouvrières dans les filatures de soie à Shanghai, la plus grande partie de son œuvre s’inspire de sa propre vie et vise à dénoncer par la description des états d’âme de ses personnages les problèmes dont peuvent souffrir les hommes et femmes de son époque. Alors que l’attitude de plus en plus ouvertement impérialiste du Japon envers la Chine dont le bombardement de Shanghai en 1932 annonce de plus grands désastres, nous avons déjà vu comment Lu Yin prend position en écrivant un roman, Huoyan, dont le caractère patriotique ne laisse aucun doute. Dans le même ordre d’idées, la répression de plus en plus féroce qui s’abat sur les écrivains de gauche ou dont les idées se reprochent de celles des communistes ne laisse pas non plus Lu Yin indifférente. C’est ainsi que lorsque au mois de mai 1933, Ding Ling qui fait parti de « L’association des écrivains femmes de gauche » est arrêtée par la police secrète du Guomindang, Lu Yin s’insurge devant ce qu’elle considère être une injustice. Alors que la plupart des journaux n’écrivent rien à ce sujet, elle apprend dans le Shishi xinbao que Ding Ling a été arrêtée puis fusillée. Elle décide alors d’écrire une courte nouvelle intitulée Ding Ling zhi si (La mort de Ding Ling) qui est aussi publiée dans le Shishi xinbao. Dans ce texte, elle se souvient avec émotion de l’ex-compagnon de Ding Ling, Hu Yebin ( ?-1931) qui fut fusillé en février 1931 par le Guomindang, et ajoute que si la nouvelle de l’exécution de son amie se révélait vraie, ce serait alors une perte immense pour le monde littéraire chinois.19
- Lu Yin et sa conception de la création littéraire
Lu Yin bien que défenseur d’une littérature nouvelle n’en est pas moins une grande amatrice de littérature classique, elle lit et écrit aussi bien en « Wenyan », langue classique qu’en « Baihua », langue vernaculaire moderne. Elle exprime très clairement ce qu’elle pense des tenants d’une littérature exclusivement moderniste tournée vers l’Occident et qui refuse tout apport venant de la littérature classique chinoise. Voici ce qu’elle écrit à ce propos dans Zhengli jiu wenxue yu chuangzao xin wenxue (Mettre en ordre l’ancienne littérature et créer la nouvelle littérature) : « Lorsque nous voulons faire un vêtement nouveau, nous pouvons certainement jeter l’ancien, nous n’en voulons plus. Mais lorsque nous voulons nous mettre à confectionner ce nouveau vêtement, si nous n’avons pas en face de nous l’ancien avec tous ses défauts, il est trop court ou trop long, trop petit ou trop grand. Si nous ne comprenons pas clairement quelles sont ces imperfections alors il sera difficile, lorsque nous fabriquerons un nouveau vêtement, d’éviter qu’il n’ait pas les mêmes défauts… C’est pourquoi, nous pouvons tout à fait comprendre que créer une nouvelle littérature est certainement très important mais mettre de l’ordre dans l’ancienne littérature n’est pas une chose que nous puissions mépriser. 20»
Lu Yin connaît les grands classiques de la littérature qu’elle a lu adolescente mais elle est aussi une admiratrice de Xu Zhenya (1889-1937), l’auteur de Yü li hun (L’âme du pêcher de jade). Dans ce roman, Xu nous compte les amours impossibles d’un jeune homme, He Mengxia, et d’une jeune veuve, Bai Liying. Cette dernière qui ne veut pas aller contre les interdits sociaux, se refuse à He Mengxia et le pousse à épouser sa propre demi-sœur, Yunqian. La fin de cette histoire est tragique, Bai Liying se laisse mourir pour ne pas être une gêne pour le nouveau couple, Yunqian l’apprenant meurt d’une attaque et He Mengxia décide alors de s’engager dans l’armée et meurt héroïquement sur le champ de bataille. Lu Yin, la jeune adolescente de 13 ans, lit avec passion cette histoire qui l’influence profondément. Au-delà de l’aspect plutôt classique des thèmes abordés, ce roman est considéré comme relevant du divertissement et classé parmi la littérature des « Canards mandarins et des Papillons » (Yuanyang hudie pai), c’est l’analyse psychologique des personnages que retiendra également Lu Yin. L’étude de l’âme humaine par le biais du tragique impressionne la jeune fille et sera reprise par l’écrivain quelques années plus tard. Lu Yin considère que cela est la mission même de la littérature.
Voilà ce qu’elle écrit sur ce qui la pousse à écrire dans un essai intitulé Wenxuejia de shiming (La mission de l’écrivain) : « Pour résumer ce qui motive ma création, on pourrait dire que je crée pour exprimer ma vie…Prenons un exemple, si je vois un tireur de pousse qui bravant le vent et la pluie, tire son pousse. Il se démène sur cette route maculée de boue et transporte des gens qui lui reproche d’un air furieux d’être trop lent. Je pense alors à ce tireur de pousse et me demande pourquoi il devrait subir un tel sort ? Lui aussi a une âme, lui aussi est doué d’intelligence, alors pourquoi les gens le torturent-il de la sorte ? Si un jour, le destin me jouait un vilain tour et que j’en étais réduite à cela alors qu’elle ne serait pas ma souffrance ? A ce moment, je ressens dans ma conscience, une souffrance extrême, il me semble devenir ce tireur de pousse. Sans m’en apercevoir, je verse des larmes amères. Ce genre d’intense sympathie est vraiment présente au plus profond de mon âme. Immédiatement après avoir quitté cette rue et être rentrée chez moi, je sens que mon cœur est comme obstrué par quelque chose de dur et je ne peux rien faire pour le libérer de cela. Il ne me reste plus qu’à m’asseoir et prendre du papier et un pinceau pour décrire le plus sincèrement mes impressions, les sentiments expérimentés par mon âme en évitant toutes décorations et tout artifice. Quand la rédaction de ce texte est terminée, mon âme qui était opprimée, s’apaise et je peux alors goûter à la joie et au repos. 21».
Ce rôle de porte-voix de ceux qui n’ont pas la possibilité d’exprimer les injustices qu’ils subissent s’accompagne de l’idée qu’un écrivain doit aussi être l’initiateur d’idées nouvelles, humanistes dans le but d’œuvrer au bonheur de l’humanité. Cette conception très idéaliste du rôle de l’écrivain, elle l’exprime dans l’un de ses essais en citant un vers du poète romantique britannique Percy Bysshe Shelley (1792-1822). Cet essai s’intitule Zhuzuojia yingyou de xiuyang (L’indispensable culture que doit avoir un écrivain) et voici la citation : « Il y a dans Odes du vent d’Ouest un vers du poète Shelley qui dit : « J’aimerai que tu te serves de moi comme d’une trompe dans laquelle tu soufflerais des idées nouvelles en direction de l’humanité. ». Cela démontre vraiment la place qu’occupe dans le domaine de la culture celui qui crée, une place tellement importante. 22». Nous indiquons en index, index numéro un, le passage du poème de Shelley dont s’est inspirée Lu Yin. En guise de trompe il s’agissait en fait d’une lyre mais elle a retenu l’idée principale du passage de ce poème. Toujours dans ce même essai, elle insiste sur l’importance de réformer la pensée car elle considère que ce sont les créations réalisées par l’intelligence humaine qui ont eut le plus d’influence, ce sont elles qui ont par exemple favorisé la « Révolution française », elle cite entre autre Le contrat social de Jean-Jacques Rousseau.(1712-1778)23.
L’importance qu’elle porte à l’écrivain dont le rôle serait si important dans l’évolution de la société s’accompagne d’une réflexion plus personnelle quant à l’idée qu’elle se fait de la réussite sociale en tant qu’écrivain. Voilà ce qu’elle écrit dans son autobiographie, juste un an avant sa mort, après avoir présenté l’ensemble de son œuvre : « Voilà à peu de chose près ma vie de création. Mais, si je pouvais vivre jusqu’à 60 ans, il me resterait encore 26 ou 27 ans de vie ! Que ferais-je alors de ces 26 ou 27 années ? Je sais que tous mes amis qui me connaissent bien, le savent. Cependant, personne ne peut décider de ce genre de chose avec certitude. Je n’ai qu’un idéal, c’est de consacrer toute ma vie à la littérature. Et lorsque je ferai mon autobiographie à l’âge de 60 ans, j’aurai déjà un ou deux chef-d’œuvres à mon actif, je pourrai à ce moment, sous les acclamations du public, quitter ce monde en souriant ! »24
Publications des oeuvres de Lu Yin
Dans ce chapitre nous donnons avec le plus de détails possibles l’ensemble des nouvelles courtes ou longues que Lu Yin a publié dans Xiaoshuo yuebao (Le mensuel du roman), la présence d’une collection très complète de ce périodique au Fonds chinois de la Bibliothèque municipale de Lyon a permis de mener à bien cette recherche. Puis nous indiquons la première publication pour chacun des recueils ou ouvrages que Lu Yin a publié.
- Œuvres de Lu Yin publiées dans Xiaoshuo yuebao (Le mensuel du roman)
Yi ge zhuzuojia (Un écrivain): in Xiaoshuo yuebao, vol.12, n°2 (10 février 1921).
Yi feng xin (Une lettre) : in Xiaoshuo yuebao, vol. 12, n°6 (10 juin 1921)
Liang ge xiaoxuesheng (Deux écoliers) : in Xiaoshuo yuebao, vol. 12, n°8 (10 août 1921)
Linghun keyi mai ma ? (Est-il possible de vendre son âme ?) : in Xiaoshuo yuebao, vol. 12, n°11 (10 nov. 1921)
Sichao (Courant de pensée) : in Xiaoshuo yuebao, vol. 12, n°12 (10 déc. 1921)
Yu lei (Des larmes en trop) : in Xiaoshuo yuebao, vol. 13, n°6 (10 juin 1922)
Yue xia de huiyi (Souvenirs de dessous la lune) : in Xiaoshuo yuebao, vol. 13, n°10 (10 nov. 1922)
Huoren de bei’ai (Mélancolie de certaines personnes) : in Xiaoshuo yuebao, vol. 13, n°12 (10 déc. 1922)
Panghuang (Errance) : in Xiaoshuo yuebao, vol. 14, n°1 (10 janv. 1923)
Li Shi de riji (Journal intime de Li Shi) : in Xiaoshuo yuebao, vol. 14, n°6 (10 juin 1923)
Haibin guren (Amis de plage) : in Xiaoshuo yuebao, vol. 14, n°10, 12 (10 oct., 10 déc.)
Lunluo (Déchéance) : in Xiaoshuo yuebao, vol.
Jiu gao (Ancien manuscrit) : in Xiaoshuo yuebao, vol. 15, n°5 (10 mai 1924)
Qianchen ( Les jours passés) : in Xiaoshuo yuebao, vol. 15, n°6 (10 juin 1924)
Fuqin (Père) : in Xiaoshuo yuebao, vol. 16, n°1 (10 janv. 1925)
You xian (Corde solitaire) : in Xiaoshuo yuebao, vol. 16, n°5 (10 mai 1925)
Shengli yihou (Après la victoire) : in Xiaoshuo yuebao, vol. 16, n°6 (10 juin 1925)
Qin jiaoshou de shibai (La défaite du professeur Qin) : in Xiaoshuo yuebao, vol. 16, n°10 (10 oct. 1925)
Ji tianya yi gu hong (Envoyé à une oie sauvage seule au monde) : in Xiaoshuo yuebao, vol. 17, n°10 (10 oct. 1925)
Linghai zhaoxi zhi mei jie : in Xiaoshuo yuebao, vol. 17, n°11 (10 nov. 1926)
Lantian de canhuilu (Confessions de Lantian) : in Xiaoshuo yuebao, vol. 18, n°1 (10 janv. 1927)
Hechu shi gui cheng ? (Où est le trajet de retour ?) : in Xiaoshuo yuebao, vol. 18, n°2 (10 fév. 1927)
Yu ye (Nuit de pluie) : in Xiaoshuo yuebao, vol. 19, n° 12 (10 déc. 1928)
Yun Luo guniang (Mademoiselle Yun Luo) : in Xiaoshuo yuebao, vol. 20, n°1 (10 janv. 1929)
Pingguo lan le (La pomme a pourri) : in Xiaoshuo yuebao, vol. 22, n°5 (10 mai 1931)
Xiangya jiezhi (La bague en ivoire) : vol. 22, n°6-9, 11 (1931)
Lu Yin a également publié certaines de ses œuvres dans d’autres périodiques dont nous allons donner quelques exemples.
L’un de ces périodiques est le Huayan yuekan qu’a fondé Lu Yin elle-même avec quelques camarades d’université. Ce journal est un mensuel. Il se voulait sérieux, d’où le mot « Yan » qui a ce sens et devait servir à traiter des problèmes importants de la Chine, d’où le mot «Hua» qui est l’un des termes employés en chinois pour désigner ce pays. Voici quelques textes que Lu Yin publia dans ce périodique.
Ye de qi ji (Trace mystérieuse de la nuit) : in Huayan yuekan, vol. n°1 (1929)
Meili de guniang (La belle demoiselle) : in Huayan yuekan, vol. n°2 (1929)
Xing ye (Nuit d’étoile) : in Huayan yuekan, vol. n°2 (1929)
Qiu sheng (Voix d’automne) : in Huayan yuekan, vol. n°6 (1929)
Parmi les revues littéraires célèbres, il en est une dans laquelle Lu Yin n’a publié qu’une seule de ses œuvres, il s’agit de Xinyue (Nouvelle lune). Cette revue qui paraît de 1928 à 1931 était connue pour son indépendance vis-à-vis de tout pouvoir politique. C’est dans un numéro double, le cinq et six du volume trois, d’avril 1931 que Lu Yin publie l’un de ses plus beaux textes aux accents poétiques et métaphoriques intitulé dishang de leyuan (Le paradis sur terre). Dans ce même numéro, Li Weijian publie lui aussi un texte intitulé Mutong de jingli (L’expérience d’un jeune pâtre).
Lu Yin publie aussi quelques nouvelles dans des revues qui s’adressent plus particulièrement aux femmes comme par exemple Funü zazhi (La revue des femmes).
Liudao zhi yi pie (Bref aperçu de Liudao) : in Funü zazhi, vol. 17, n°7 (1931)
Lieshi furen (La femme d’un martyr) : in Funü zazhi, vol. 17, n°8 (1931)
- Dates de première publication de ses recueils de nouvelles25
1925 : Haibin guren (Ami de plage), Shanghai, Shangwu yinshuguan.
1927 : Manli (Manli), Beiping, Beiping wenhua xueshe.
1928 : Funü de pingmin jiaoyu (L’éducation de masse des femmes), Shanghai, Shangwu yinshuguan.
1930 : Gui yan (Les oies sauvages reviennent), Shenzhou guoguangshe.
1930 : Xiangya jiezhi (La bague en ivoire), Shanghai, Shangwu yinshuguan.
1931 : Yun ou qingshu ji (Amitié amoureuse : correspondance sentimentale de nuage mystérieux et froide mouette), Shenzhou guoguangshe.
1931 : Linghai zhaoxi ((Flux et reflux de l’océan merveilleux), Kaiming shudian.
1932 : Lu Yin duanpian xiaoshuo ji (Recueil de nouvelles de Lu Yin), Nüzi shudian.
1933 : Meigui de ci (Epines de rose), Zhonghua shuju.
1933 : Nüren de xin (Cœur de femme), Shanghai, Sishe chubanbu.
1934 : Lu Yin zizhuan (Autobiographie de Lu Yin), Shanghai, Di yi chubanshe.
1936 : Dongjing xiaopin ((Petit essai en prose de Tokyo), Beixin shuju.
1936 : Huoyan (Flamme), Beixin shuju.
La nouvelle Père de Lu Yin
Lu Yin utilise pour écrire cette nouvelle la forme du journal intime. Elle a recours à ce genre littéraire plusieurs fois dans ses écrits. On citera comme exemples les nouvelles Yi ge qingfu de riji (Journal intime d’une amante) et Lantian de chanhuilu (Confessions de Lantian). Le journal intime lui permet de dévoiler les états d’âme de ses personnages et de mettre en évidence leurs émotions, leurs espoirs et leurs souffrances. Les éléments autobiographiques sont très présents dans l’ensemble de l’œuvre de Lu Yin. Dans Père, le personnage de la belle-mère méchante et vulgaire du Guizhou rappelle celle décrite par Lu Yin dans son autobiographie. Les thèmes abordés dans cette nouvelle reviennent aussi souvent dans d’autres écrits de Lu Yin. Elle dénonce ainsi le manque de respect et de considération des hommes de son époque pour les femmes, leur goût pour les prostitués, le jeu, l’opium dont le personnage du père est une véritable caricature. Elle soulève également la question de la transgression des interdits sociaux. Le jeune fils amoureux de la jeune concubine délaissée par son père est en proie à une lutte interne entre son désir fou pour la femme qu’il aime et la réalité qu’il connaît, elle est la femme de son père. Lorsque Lu Yin a écrit cette nouvelle, elle vivait avec Guo Mengliang qu’elle avait épousée alors qu’il était déjà marié, là encore la vie de l’auteur est à rapprocher du contenu de son œuvre.
Le thème du suicide revient aussi souvent dans les œuvres de Lu Yin. Dans Père, le fils se le représente sous une forme chimérique proche de la vision mystique. Le suicide y est présenté comme l’ultime solution face à un amour impossible. La jeune concubine de son côté se laisse mourir, choisissant de rester fidèle à son mari tout en avouant au fils l’amour qu’elle a aussi pour lui. Ce sacrifice, le fils le dénonce et désigne le coupable, son père auquel il voue désormais une haine implacable. Lu Yin qui évite le plus souvent de prendre parti idéologiquement dans le débat social, en dehors des premières œuvres qu’elle a écrites, préfère montrer directement dans ces récits les conflits qui font rage dans les cœurs et les consciences des jeunes chinois de son époque. Ce procédé indirect qu’elle utilise pour dénoncer les tares dont souffre la société chinoise lui a été fortement reproché par certains critiques de son temps. C’est ainsi que He Yübo écrit du vivant de Lu Yin : « L’auteur en ce qui concerne l’organisation sociale actuelle est réellement trop aveugle. Elle ne sait seulement que donner libre cours à sa souffrance et à sa peine mais elle n’en connaît pas l’origine, elle ne sait que s’indigner mais elle ne sait pas se battre ni résister… »26. Concernant la nouvelle Père, il atténue un peu sa critique en lui reconnaissant une certaine valeur, il écrit : « On découvre à travers le regard du fils les côtés obscurs de la famille ainsi que les aspects abjects du père. Dans le même temps, l’auteur décrit les sentiments d’amour et de peine du fils envers la concubine de son père. En dévoilant les aspects pourris de l’ancienne famille chinoise, cette nouvelle acquiert une valeur certaine. »27.
Un autre critique, Cao Ye, se montre lui aussi très sévère envers Lu Yin et prend comme exemple Père pour souligner les imperfections dont souffre selon lui l’ensemble de l’œuvre de Lu Yin. Il considère qu’elle n’arrive pas à émouvoir le lecteur par cette histoire d’amour plutôt conventionnelle d’un jeune garçon tombant amoureux de sa jeune belle-mère. Lu Yin ferait preuve d’un manque total d’originalité et irait à contre-courant des mœurs en vigueur en mettant en scène le sacrifice de la concubine qui se refuse à tromper son mari. Pour Cao Ye, Lu Yin est tournée vers le passé et ne voit pas les vrais problèmes sociaux dont souffrent les Chinois28.
Nous avons déjà vu la position qui était celle de Lu Yin dans les débats idéologiques sur le rôle de l’écrivain face aux problèmes de la société. Que Lu Yin soit à ce point critiquée n’est en effet pas surprenant. Pour autant la description qu’elle fait de la société chinoise de son époque est d’une valeur évidente. Sa franchise, son hypersensibilité et son esprit d’indépendance et de liberté qui caractérise ses écrits sont représentatifs des aspirations d’une certaine jeunesse chinoise éduquée, cherchant un sens à l’existence et en rupture avec un ordre ancien. La nouvelle Père à ce sujet est un document littéraire et historique de valeur qui permet d’approcher une période si riche de la Chine.
Bibliographie
Ouvrages en chinois
CAO Ye, .- Xiandai zhongguo nüzuojia .- Beiping : Renwen shudian, 1932.
HEYübo, .- Zhongguo xiandai nüzuojia .- Shanghai : Sihe chubanshe, zaiban, 1946.
LU Yin, QIAN Hong .- Lu Yin sanwen xuanji .- Tianjin : Baihua wenyi chubanshe, 1991.
LU Yin, WU Danqing .- Lu Yin sanwen quanji .- Zhengzhou : Zhongyuan nongmin chubanshe, 1996.
XIAO Feng .- Lu Yin zhuan .- Beijing : Beijing shifan daxue chubanshe, 1982.
YAN Chunde .- Er shi shiji zhongguo nüzuojia yanjiu .- Beijing : Beijing yuyan wenhua daxue chubanshe, 2000 ( pp. 73-98)
ZHONG Yuenian, CAO Sibin .- Shijie wenxuejia xiangzhuan .- Shanghai, 1949.
Ouvrages en langues occidentales
BADY, Paul .- La littérature chinoise moderne .- Paris : PUF, 1993
DENTON Kirk A. .- Modern Chinese LiteraryThought : Writings on Literature 1893-1945 .- Stanford (California) : Stanford University Press, 1996 (p. 505, pp. 235-237)
GALIK, M. .- Chinese Literature and European Context : Proceedings of the 2nd International Sinological Symposium, Smolenice Castle, june 22-25, 1993 .- Bratislava : Institute of the Slovak Academy of Sciences, 1994. (pp. 119-124 l’article de Terry Siu-Han Yip : Desire and Repression : Werther and Modern Chinese Writers)
LEE, Leo Ou-fan .- The Romantic Generation of Modern Chinese Writers .- Cambridge (Massachusetts) : Harward University Press, 1973 (p. 20-23, 260)
SHELLEY, Percy Bysshe, Davreu Robert (trad.) .- Ode au vent d’Ouest : Adonaîs et autres poèmes .- Paris : José Corti, 1998 (pp. 88-89)
ZHANG Yinde .- Le monde romanesque chinois au XXème siècle : modernités et identités .- Paris : Honoré Champion, 2003 (p. 51, p. 397)
Index I
Texte du passage cité par Lu Yin du poème Ode au vent d’Ouest de Percy Bysshe Shelley (1792-1822).
ODE TO THE WEST WIND
… …
V
Make me thy lyre, even as the forest is :
What if my leaves are falling like its own !
The tumult of thy mighty harmonies
Will take from both a deep, autumnal tone,
Sweet though in sadness. Be thou, Spirit fierce,
My spirit ! Be thou me, impetuous one !
Drive my dead thoughts over the universe
Like withered leaves to quicken a new birth !
And, by the incantations of this verse,
Scatter, as from an unextinguished hearth
Ashes and sparks, my words among mankind !
Be through my lips to unawakened earth
The trumpet of a prophecy ! O, Wind,
If Winter comes, can Spring be far behind ?
ODE AU VENT D’OUEST
… …
V
Fais de moi ta lyre, comme l’est la forêt :
Qu’importe si mes feuilles, comme les siennes, tombent !
Le tumulte de tes puissantes harmonies
Tirera de tous deux un riche timbre d’automne,
Doux malgré sa tristesse. Esprit farouche,
Sois mon esprit ! Sois moi, ô toi l’impétueux !
Chasse mes pensées mortes de par l’univers
Comme feuilles flétries d’où renaisse la vie !
Et, par l’incantation de ces vers,
Disperse, comme d’un inextinguible foyer
Cendres et étincelles, mes paroles parmi l’humanité !
Sois par mes lèvres, pour la terre encore assoupie,
La trompette d’une prophétie ! O, Vent,
Si vient l’Hiver, le Printemps peut-il être loin ?
Père
de Lu Yin
C’était justement l’époque où tombait sans discontinuer une pluie d’automne. Bien que le vert des mousses dans la cour ajoutât à ce spectacle un charme véritable, en regardant par la fenêtre, la seule chose que nous percevions, c’était un ciel lourd, profondément mélancolique et si bas qu’il semblait peser de tout son poids sur nos têtes.
Yige, les mains croisées sur le torse, était assis dans un fauteuil en cuir, les yeux fermés. Son ami Shaoya, un roman dans les mains, lisait en silence. Tout était calme alentour, seul le bruissement du vent dans les bambous verts se faisait entendre de temps à autre. J’étais debout face à la fenêtre, à regarder ces gouttes de pluie empreintes d’un insondable mystère irriguer le monde des hommes, tout ce qu’il contenait, jusqu’aux roses rouges aux feuilles déjà fanées que je préférais et qui semblaient à ce moment encore vivantes, m’offrant leurs plus délicats sourires. Pourtant, mon esprit, sujet à une irrépressible révolte, accablé par l’indicible souffrance que faisait naître un tel paysage, sombrait déjà dans une extrême contrariété.
Soudain, Yige ouvrit des yeux fatigués et dit d’une voix pâteuse : « Qu’est ce que l’on pourrait faire pour se distraire ? …» Shaoya posa alors son roman, s’étira paresseusement et répondit d’un ton malicieux : « Personne ne devrait dormir par un jour aussi radieux. Toi, tu fais le loir et voilà le résultat, on se croirait la nuit. » Ayant dit cela, il prit un tortillon en papier et vint taquiner les narines de Yige. Sous l’effet des chatouillis, Yige éternua à deux reprises, ce qui déclencha un fou rire général. A cet instant, nous nous sentions tout excités, l’esprit revigoré.
Shaoya sortit l’échiquier pour jouer au Go mais Yige protesta et dit : « Non ! Non ! Ça ne va pas ! C’est un jeu trop calme et en plus lorsque l’un joue l’autre reste sans rien faire, je vais encore m’endormir, c’est sûr! » Shaoya réfléchit alors profondément et rétorqua : « Bon, comment faire ? Ah…voilà ! Si cela vous dit d’écouter une histoire, je peux vous lire ce roman, il est vraiment très intéressant. » Nous approuvâmes sa proposition et nous nous assîmes sur des chaises disposées autour d’une petite table ronde. Sur la table, se trouvait déjà une théière d’où s’échappaient par volutes de délicats arômes de rose. Je versai le thé dans une tasse en porcelaine blanche que je posai juste devant Shaoya. Après qu’il eut fini de boire, nous gardâmes le silence pour seulement nous concentrer à l’écouter. Il ouvrit le livre et d’une voix claire mais teintée d’un certain humour, il se mit à lire.
Le 15 septembre
Oui, vraiment ! C’est une femme douée d’une grande sensibilité et d’une grande intelligence. Bien qu’elle soit arrivée chez nous il y a déjà dix ans, ce n’est qu’aujourd’hui que j’ai appris à la connaître, à connaître le fond de son âme. Cette année, j’ai eu vingt-cinq ans. Par trois fois déjà, j’ai voulu écrire mon journal mais j’ai toujours considéré que ma vie trop monotone ne méritait pas d’être relatée. Pourtant, aujourd’hui je commence finalement à en faire le récit dans ce petit cahier à la couverture rouge clair.
Mes nombreux amis attendent chaque année qu’arrive le Nouvel An pour se mettre à écrire leur journal. Ils considèrent que cette période est la plus propice. Je les approuve aussi mais moi je ne peux pas attendre et puis c’est aujourd’hui le début d’une nouvelle ère, celle où je l’ai entièrement redécouverte.
Mais comment décrire cela ?
Aujourd’hui, il a vraiment fait un temps splendide, le sable ne pénétrait plus par les fentes des fenêtres vitrées, le bruissement des platanes dans la cour s’était tu. L’ombre des feuilles de vigne s’allongeait paisiblement au-dessus de la porte-fenêtre dont les vitres s’ornaient de motifs qui semblaient y être depuis toujours. Les fleurs d’osmanthe étaient déjà fanées, des pétales jaunes pendaient encore aux fleurs quand d’autres décoraient les branches.
Quel temps délicieux !
Ah ! J’allais oublier, ce qui s’offrait de plus beau à mon regard, c’était ce perroquet, là, devant le porche ; ses plumes bleu-vert reflétaient les rayons teintés de rose du soleil levant qui se projetaient alors en autant de faisceaux de lumières étincelants.
Le ciel, tel un saphir, prenait des teintes bleutées agrémentées de nuances rougeâtres au pourtour du disque solaire.
Habillé d’un pyjama en velours de style japonais, pantoufles aux pieds, je porte les cheveux courts avec une frange qui par moment me cache la vue. Mais voilà, fainéant, je n’ai pas le courage de me peigner et c’est à l’aide de mes doigts que je range ma coiffure. A ce moment, je suis justement en train de lire dans le roman de Tagore, Naufrage, la phrase : « Hemnalini était sur la terrasse qui formait le toit de la maison, elle faisait sécher ses cheveux fins et aussi doux que la soie… 1» Mes cheveux retombent à nouveau sur mes yeux, je les remonte d’un geste de la main, et relève machinalement la tête.
Ah ! Qu’elle est belle ! La voilà qui justement se coiffe devant son miroir. Cette année, elle doit avoir tout juste vingt-sept ou vingt-huit ans, mais lorsqu’elle déploie ses longs cheveux noirs, sa prestance si délicate lui en fait paraître à peine dix-sept ou dix-huit. Certains me railleront peut-être, considérant que mon jugement est par trop subjectif mais ma conscience, elle, ne me blâme pas. Suis-je donc trop infidèle envers moi-même ?
« Il n’y a pas au monde d’homme plus ambitieux que moi », en temps ordinaire, j’aurais rejeté catégoriquement ce constat mais là, en l’espace d’un instant, je ne suis plus maître de moi-même. Si ce n’était la déesse du vent qui se mêlant de tout, tournait à ma place une ou deux pages du livre que j’ai en main, je serais bien incapable de m’y résoudre moi-même. Pourtant à cet instant précis, je m’affaire au plus au point. Mes yeux ne peuvent que contempler son visage qui ressemble à ceux que l’on voit sur les peintures. Non. Là, je suis trop maladroit, son visage ne peut en rien être comparé à ces portraits tout en raideur que l’on trouve sur les tableaux. Ses joues ont la teinte rouge clair du ciel aux premiers rayons du soleil, ses yeux ont l’éclat des deux plus brillantes étoiles de la constellation du Bouvier et de la Tisserande2. Quant à ses sourcils, certains les compareraient à la nouvelle lune qui dessine un arc délicat, d’autres aux feuilles des saules qui se trouvent devant la fenêtre. Je n’ajouterais pas de commentaires à cela, pour résumer, je dirais seulement qu’ils sont fins et arqués et puis… ah ! que je suis maladroit… Bon, je ne dois plus tenter de la décrire !
J’aimerais juste que vous fermiez les yeux. Représentez-vous les sourcils de la personne que vous aimez le plus : vous voyez à quel point c’est agréable à regarder ? Eh bien, par comparaison, vous pourriez juger de la beauté des siens à la joie que je ressens lorsque je les contemple.
J’écris depuis déjà un bon moment, mais qui est-elle, en définitive ? Ah ! J’ai honte.
En principe, je ne devrais pas l’aimer, mais qui a édicté un tel principe ?
Pourquoi Dieu m’a-t-il donné ces yeux, n’est-ce pas justement pour que je succombe à son charme ?
En réalité, elle est la femme de mon père, cela ne fait-il donc pas d’elle ma mère ? Alors que ton fils aimât sa mère, il n’y avait là rien de plus naturel !
Aïe ! Si quelqu’un venait à me critiquer à ce sujet, je ne pourrais lui être reconnaissant de la bienveillance qu’il me porterait ainsi, je dirais même plus qu’il ne me comprendrait en fait pas. Ma mère, celle qui m’a donné naissance, a rejoint depuis déjà longtemps son royaume des cieux. Le fin cordon d’amour qui nous reliait a disparu avec elle. Comment alors pourrais-je la considérer comme ma mère ? Elle a seulement deux ans de plus que moi, comment pourrait-elle être ma mère, c’est une plaisanterie !
Ce vieillard ridicule a déjà plus de quarante ans. Mis à part des cheveux d’un blanc argenté, on trouve encore quelques mèches noires éparses ! Mais pour la plupart, ils sont encore d’un jaune teinté de blanc. De plus, à l’inverse des autres hommes, il ne se laisse jamais pousser la barbe ni la moustache. Cela peut le faire paraître plus jeune qu’il ne l’est mais les rides qui sillonnent ses tempes et s’accumulent aux coins de ses yeux ne peuvent être cachées même à l’aide d’un talc couleur de peau.
Effectivement, il est déjà père et dans un ou deux ans, il sera probablement grand-père. Cela peut paraître tout à fait normal, en effet lorsqu’il se tient à ses côtés, et alors qu’il est son mari, les gens se méprennent facilement en considérant qu’il est son père !
Quel horrible spectacle, voilà qu’il la prend par la taille pour l’embrasser. J’ai vraiment mal pour elle. Bien plus que cela, je suis pris d’un insupportable sentiment d’abattement, peut-être même est-ce de la colère, comment expliquer autrement que mon cœur subisse de tels assauts, semblables à la déferlante de vagues en furie. Comme c’est étrange, mes joues rouge vif semblent en feu. Je n’ai plus envie de baisser le regard. J’ai rassemblé mes livres et décidé de rentrer dans ma chambre mais au moment de me redresser, j’ai eu l’impression qu’elle me jetait un regard, de ses yeux ont perlé soudain deux petites larmes.
C’est étrange, mais moi non plus je ne peux retenir ma peine. D’aucuns diraient que je fais preuve de trop de sensiblerie mais je ne peux pas me retenir lorsque je vois quelqu’un pleurer. Pour autant, lorsque je fais mon examen de conscience, je ne verse jamais facilement de larmes qui n’aient un sens. Qui ne pleurerait sur elle sachant quel est son sort ? Ce vieil homme, lui, préfére fanfaronner. Weicheng, mon demi-frère, est un garçon très rusé. Lorsqu’il est en face de Père, il lui obéit au doigt et à l’œil, sans jamais se plaindre. Père exagére toujours en affirmant qu’il est plus docile que moi. Il ne faut pas mettre cela sur le compte de sa bêtise car l’Homme aime fondamentalement être l’objet de flatterie. Hier, Père nous a déclaré qu’afin d’établir de bonnes relations avec le directeur Tian, il lui avait donné rendez-vous pour dîner en ville. Nous avons depuis déjà longtemps l’habitude d’entendre ce genre de propos qui nous laissent indifférents. En ce qui me concerne, ces mots rentrent par une oreille et ressortent aussitôt par l’autre. Weicheng, au contraire, aime en souligner les incohérences. Dès que Père a le dos tourné, il nous fait des grimaces pour bien nous montrer qu’il n’est pas du tout dupe. Une fois Père sorti, il ferme la porte à clef et nous dit en aparté : « Tout ce que raconte Père, ce ne sont que des mensonges uniquement destinés à nous tromper et là il s’est dévoilé, le tigre en papier est transpercé de part en part. »
Pour être honnête, Weicheng est un enfant et il ne devrait bien sûr pas dire du mal d’autrui comme cela, par derrière, mais les agissements de Père, pour nombre d’entre eux, méritent d’être critiqués.
Pour n’en relever qu’un, citons les moyens si méprisables auxquels il a eu recours avec elle, celle qui est maintenant ma belle-mère. Une famille est à l’origine composée d’enfants qui aiment leurs parents. Or ses parents n’ont donné naissance qu’à cet unique enfant. Pour se faire accepter de sa famille, il les a dupés en prétendant ne pas être marié.
A vrai dire, mon père avait à l’origine belle allure. Il y a dix ans, il ne faisait vraiment pas ses trente deux ans, tout au plus en paraissait-il vingt-six ou vingt-sept. A la même époque, elle avait dix-sept, dix-huit ans. Naturellement, Père a déclaré à sa famille qu’il n’avait que vingt-cinq ans. En plus de cela, il s’est forgée une identité et s’est inventé des compétences qui ne sont pas les siennes. Qu’est ce que veut un marchand ? Il ne désire qu’une chose, c’est que sa fille épouse un garçon talentueux et bien fait de sa personne et, qui plus est, issu d’une famille de fonctionnaires. Voilà à quoi se limitent leurs desiderata.
En ce temps là, nous habitions dans notre vieille maison dans la province du Guizhou. J’avais déjà quatorze, quinze ans et j’habitais avec ma belle-mère et mon demi-frère seulement. Nous vivions des jours très difficiles, le grand-père devenu trop vieux, nous devions vivre en ne comptant que sur quelques arpents de terre. Mon père partit alors seul pour chercher quelque emploi dans une zone comprise entre Pékin et Baoding. Quelle occasion inespérée, la belle concubine ! ah ! je ne veux plus la désigner par ce nom de concubine. Depuis ce jour, je ne l’ai plus une seule fois appelée ainsi. Bien que je sois là depuis un mois, c’est un laps de temps très court et je n’ai évidemment pas eu l’opportunité de beaucoup parler avec elle. Et lorsque je lui adresse la parole, pour ne rien laisser transparaître alors que je devrais la nommer par son appellation respectueuse, je ne prononce cependant que des mots superflus et habilement employés, le secret est bien gardé.
C’est pourquoi dans ce journal, je ne la désignerai que par « elle », m’évitant ainsi des souffrances supplémentaires. Son père, sur présentation d’un ami, fit connaissance avec mon père. Il se prit très vite d’estime pour lui et lui donna en mariage son adorable fille.
C’est précisément quand la roue de la chance tourne dans la vie des gens que se manifestent des occasions inattendues ainsi que des rencontres fortuites. A partir du moment où mon père l’a épousée, il a hérité non seulement d’une magnifique épouse mais aussi d’une pléthore de biens, ici des maisons et des terres, là du gros bétail et des serviteurs. Mon père a vécu à cet endroit dans la joie la plus parfaite et n’est plus retourné pendant presque huit ans au Guizhou. Peu après, ses parents ont quitté ce bas-monde et mon père a paru être encore davantage à son aise. L’argent coulait à flot et ses désirs les plus variés n’ont pas manqué eux aussi de déborder, il s’est mis petit à petit à fumer de l’opium. S’il est à présent aussi défraîchi, c’est en grande partie dû à sa consommation d’opium, sinon comment se pourrait-il qu’un homme de quarante deux ans en soit arrivé à cet état de décrépitude totale ?
Pour tout dire, je me suis aussi accoutumé pendant ces deux jours aux effluves opiacés. Je me souviens de ce jour, au tout début de mon arrivée dans cette maison, où, assis dans la pièce principale, j’ai senti une odeur âcre et tout s’est aussitôt mis à tourner autour de moi, j’étais comme soûl. Totalement abasourdi, je suis resté assis sans pouvoir me relever, il s’est passé un long moment avant que les vapeurs d’opium ne se dissipent. Ah ! Quelle horreur cette morphine !
J’ai trop écrit aujourd’hui, j’ai des courbatures dans les mains et pourtant mes pensées s’enchaînent encore et encore, l’une disparaissant, une autre surgissant. La nuit est profonde, j’aperçois son ombre qui se projette sur la tenture de la fenêtre, elle semble se préparer déjà au doux repos de la nuit. Il ne me reste plus qu’à cesser moi aussi toute activité, je me remettrai à écrire demain.
Le 19 septembre
Cela fait trois ou quatre jours que je n’ai plus tenu mon journal. C’est en effet depuis cette date qu’elle est tombée malade et que je n’arrête plus de me faire du souci à son sujet. La bonne d’enfants dit qu’elle pleure sans cesse. Je ne peux m’empêcher d’en deviner la cause. Elle n’est probablement pas encore malade mais il faut qu’elle exprime complètement par ses larmes toutes les souffrances qu’elle a sur le cœur et cela sans qu’elle ne puisse rien n’y faire. Mais qu’est ce qui la fait donc tant souffrir ? Père a trahi son amour, l’a-t-elle appris ? Pourtant ma belle-mère vit toujours au Guizhou, qui alors a pu lui dévoiler ce secret ?
Ma belle-mère, cette vieille mégère, je la déteste vraiment. Cela fait en effet déjà longtemps que je sais qu’elle n’est pas ma vraie mère, c’est ma tante paternelle qui me l’a appris. Qui plus est, elle est de basse extraction ! Ma tante m’a raconté que mon père, lorsqu’il avait à peine dix-sept ans, était un vrai incapable. Tout ce qui l’intéressait, c’était de mener une vie de débauche, ici de fréquenter les prostituées, là les maisons de jeu !
Mon grand-père, dont il était l’unique fils, s’interdisait de le corriger. Il ne pensait qu’à le marier, ce qui devrait peut-être lui permettre de couper d’avec tous les vices. C’est ainsi qu’il épousa à dix-sept ans ma mère, son goût pour les prostituées était à cette époque toujours aussi fort. Ma mère essayait souvent de le dissuader, ce qui fut la cause de la véritable haine qu’il lui porta et provoqua entre eux de fréquentes disputes. Ma mère était à l’origine une jeune fille douée d’une grande force d’âme mais après avoir épousée un mari aussi infidèle et à ce point incapable, il lui sembla que tout son monde s’écroulait et elle ne put s’empêcher d’en concevoir une secrète amertume. Peu après, elle me mit au monde et comme elle fut, après son accouchement, victime d’accès de colère, elle contracta alors la tuberculose. Il ne se passa pas trois mois qu’elle s’endormait à jamais. Ah ! Parce qu’elles ne peuvent être indépendantes, les femmes doivent dépendre de leurs maris et lorsqu’ils sont de vrais incapables, elles meurent alors de désespoir. Cela est déjà pitoyable et l’était à plus forte raison dans le cas de ma mère, une jeune fille nourrissant les plus purs sentiments, qui espérait de toutes ses forces que son mari lui témoignerait son amour et qui souhaitait pour sa famille le plus parfait des bonheurs ! Mon père continua à rendre visite aux filles de joie, il n’y avait pour elle plus aucun échappatoire.
Lorsque ma mère est morte, je n’avais même pas encore trois ans ! Le deuil de cent jours observé pour ma mère était à peine terminé que mon père épousait cette prostituée de bas étage dénommée Hongyu. D’après ce que me dit ma tante, cette Hongyu était à cette époque une très belle femme à la réputation bien établie mais elle n’est plus aujourd’hui à mes yeux qu’une femme horriblement laide et totalement abjecte. Elle m’a toujours obligé à la considérer comme ma mère naturelle et effectivement, d’après son âge, elle aurait pu l’être. Pourtant lorsque je suis seul, je prends un miroir et je me regarde encore et encore, je m’observe très méticuleusement dans le but de savoir si oui ou non j’ai en définitive une quelconque ressemblance avec cette vieille peau ? En général, c’est peine perdue, j’ai le nez droit et long, les narines plutôt larges alors que le nez de la vieille est tout plat et ses narines toutes petites. De plus, alors que mes yeux sont à leur extrémité légèrement inclinés vers le haut, les siens au contraire sont tombants. Enfin, mes lèvres sont épaisses, les siennes ressemblent à deux plaques métalliques très fines. Autant dire que nous ne nous ressemblons en rien.
Cet après-midi, je suis passé pour prendre de ses nouvelles. Ses deux jolis yeux semblaient en effet un peu éteints, les paupières toutes rouges étaient gonflées, je ressentis à cet instant une grande peine et il s’en est fallu de peu que je pleure devant elle. Lorsqu’elle m’a vu, elle a prononcé : « Asseyez-vous l’aîné ! » Je me suis sentis vraiment mal à l’aise. Seuls la vieille et le vieux utilisent ce mot alors pourquoi fait-elle de même, me prend-elle donc aussi pour son fils ? Comme je n’ai plus de mère, j’espère bien sûr que quelqu’un veuille bien me traiter comme un fils mais elle ne peut en aucune façon faire pour moi office de mère, elle ne peut être que l’amour de mon cœur… Mais je n’ose pas donner plus de réalité à cette pensée, c’est probablement dans le but qu’elle s’en aperçoive par elle-même. Je m’interdis par conséquent d’avoir ce genre de pensée. Mais ce n’est pas efficace, je sais parfaitement qu’elle lui appartient, ils sont pourtant tellement mal assortis, avec son visage d’opiomane, c’est un peu comme une meule de foin sur laquelle aurait été plantée une délicate rose pleine de fraîcheur, le contraste n’est-il pas des plus saisissants ?
Père est rentré en fin d’après-midi, il a demandé aux serviteurs de balayer les appartements de la cour est. Ces pièces étaient jusque-là vides, plus personne n’y a habité depuis déjà longtemps. Parmi les herbes sauvages qui poussent drues dans la cour, une ou deux fleurs sauvages de couleur violette ajoutent une certaine touche de nouveauté à l’ensemble. Debout devant la porte, j’ai regardé la bonne d’enfants prendre une faucille, en un tour de main les herbes coupées reposaient en tout sens sur le sol. En les regardant ramasser les mauvaises herbes, je n’ai pu m’empêcher de nourrir quelques soupçons : qui donc était censé habiter cette maison que l’on préparait de la sorte ? Bon, il s’agissait peut-être d’un ami de Père ! Alors que je me perdais en conjectures, j’ai entendu Père m’appeler par la fenêtre. C’est ainsi que j’ai quitté cet endroit pour me présenter prestement devant lui. Je l’ai trouvé les sourcils froncés, dans un état de colère effroyable. Il m’a dit en me fixant du regard : « Demain, il y a quelqu’un qui arrivera du Guizhou, tu iras l’accueillir à la gare ! » Je n’ai pu m’empêcher de demander : « C’est ma belle-mère qui arrive ? » « Si ce n’était pas elle, qui cela pourrait-il bien être !… Pars ! Je dois me reposer ! »
Rien d’étonnant donc que Père ait eu depuis deux jours aussi mauvaise mine, c’était à cause de cela. Quant aux ennuis qu’il s’est lui-même créés, qui peut en supporter les effets à sa place ? Il n’y a qu’elle, la pauvre ! Cette vieille harpie est aussi laide que méchante, comment pourraient-elles vivre ensemble ? Face à une telle situation, je suis incapable de faire quoi que ce soit si ce n’est d’en prévoir les conséquences futures. Au moment du dîner, elle était déjà levée. Alors que nous mangions ensemble, elle avait tout juste avalé deux bouchées de gruau de riz qu’elle a poussé un long soupir et est retournée dans sa chambre. Mon père semblait alors, lui aussi, très tourmenté. Et moi, je me lamentais pour elle ! J’étais gêné pour Père, je n’arrivais à mon tour plus à manger, j’ai avalé péniblement un bol puis ai posé mes baguettes et suis rentré dans ma chambre, le cœur serré. Le plus étrange, c’est que je suis agité par des sentiments contraires. D’un côté j’espére seulement que la belle-mère du Guizhou ne viendra pas, c’est ce qui lui permettrait de revenir à la vie animée et paisible d’autrefois et d’un autre côté, j’ai envie qu’elle vienne. Il me semble que, par cette rupture, je pourrai réaliser mon improbable espérance. Pourtant, je suis un peu effrayé, je m’enfonce de plus en plus profondément, s’en rend-elle compte ! Il me semble que non. Si cette situation ne change pas, cela deviendra alors vraiment dangereux mais je préfèrerais me faire enterrer à l’écart sous un tertre de roses plutôt que de vivre comme un zombi.
J’ai passé la nuit quasiment sans pouvoir fermer l’œil. La lune irradiait sa lumière sur une peinture à l’huile accrochée au mur : un vieux pin sinueux s’étirait au-dessus du petit torrent, on aurait dit la moitié d’un pont. On pouvait voir dans cette eau d’un bleu limpide se refléter l’ombre d’un couple de jeunes amoureux blottis l’un contre l’autre. A ce moment, je ne suis plus arrivé à contenir ma propre chimère. Une chimère, c’est un peu comme un cheval au galop qui file comme le vent droit devant lui sans jamais se retourner. Elle ressemblait à Hemnalini lorsqu’elle relâche sa fine chevelure noire aussi souple que de la soie, ses longs cheveux venant frôler le sol pavé de jade blanc, portés par le vent, ils virevoltent en tous sens. Dissimulé derrière un arbre à soie, je jouissais furtivement de sa beauté, elle était si désirable !
Le 20 septembre
Le ciel est obscur, il me semble entendre Père mais sa voix n’est pas très distincte, je n’arrive finalement pas à savoir avec qui il parle. Je ne peux m’empêcher de penser encore à elle. Il doit certainement être arrivé quelque chose de grave entre eux car d’ordinaire il n’est pas levé avant midi. La nuit, il ne dort pas avant deux ou trois heures. J’ai entendu dire qu’en général les grands fumeurs d’opium agissent de la sorte. C’est certain, elle a dû le blâmer de l’avoir trompée en lui faisant croire qu’il n’avait pas de femme et alors, maintenant qu’arrive une belle-mère, elle a toutes les raisons d’être en colère ! Mais elle sera toujours perdante, les femmes sont souvent abusées par les hommes et elles en souffrent toute leur vie durant. Il en est à peu de chose près de même dans le monde entier !
Au repas de midi, la bonne d’enfants a annoncé que la maison était prête. Père m’a dit alors : « Le train doit arriver dans deux heures environ, dès que tu auras fini de manger, tu accompagneras vieux Zhang, le gardien, jusqu’à la gare ! Une fois arrivé là-bas, si ta belle-mère te demande pourquoi je ne suis pas venu, tu lui diras que je ne me sentais pas très bien et ce n’est pas utile d’en dire davantage ! » J’ai acquiescé et je suis sorti.
Alors que je regagnais ma chambre, je l’ai aperçue en face de moi, elle était debout derrière la fenêtre, comme pétrifiée. Ah ! Je ne savais vraiment pas comment me rendre utile, j’essayais de ne pas regarder son visage si lugubre. Mais je n’y arrivais pas, je suis resté donc planté devant la fenêtre pendant je ne sais combien de temps, en fait jusqu’à ce que le vieux Zhang vienne m’avertir qu’il fallait y aller. C’est alors seulement que j’ai pris prestement de dessus la carriole un linge pour le visage et me suis essuyé à la hâte la bouche avec, j’ai emmené mon chapeau et suis parti au plus vite.
Mes sentiments ont complètement changé ces derniers jours. Lorsque, autrefois, au Guizhou, j’avais appris que mon père allait se remarier avec une concubine, je n’y avais pas accordé d’importance et, une heure après, je n’y pensais déjà plus. Depuis le mois dernier, lorsque je l’ai rencontrée pour la première fois, j’ai senti que s’ opérait en moi une étrange transformation. Elle occupe maintenant dans mon cœur presque toute la place. Ah ! Son charme est si grand. Oh ! Transgresser les interdits…Je ne devrais probablement pas parler ainsi, tout n’est pas de sa faute, le seul à blâmer, c’est moi qui suis sous l’emprise des forces de la nature.
Une fois arrivés à la gare, il restait encore presque une demi-heure avant que le train arrive. Nous avons acheté moi et le vieux Zhang des tickets de quai. Je lui ai demandé de partir en premier attendre le train et suis resté assis seul dans la salle d’attente. Sous une apparence de tranquillité, j’étais en fait très préoccupé, je ne savais pas dans quel état elle se trouvait maintenant. J’avais eu très peu d’occasion de lui parler. Nous avons eu depuis quinze jours seulement trois conversations. Autrement, nous échangons quelques mots sans liens entre eux lors des repas. Nous sommes parents et ce sont deux générations, la jeune et l’ancienne, qui se font face. Il est donc inévitable que s’installe entre nous une certaine méfiance et elle n’aime jamais beaucoup parler. En plus de cela, lorsque nous nous sommes rencontrés pour la première fois, elle a considéré que sa position vis-à-vis de moi était celle d’une mère, il lui est donc mal aisé de parler. Et c’est la raison pour laquelle j’aime tant lui parler, bien que cela soit parfaitement inutile !…
La sirène du train a retenti dans mes oreilles interrompant ainsi le cours de mes pensées, et m’indiquant qu’il était temps de me rendre sur le quai. Le train était déjà arrivé. De nombreux voyageurs, la mine réjouie, en descendaient en toute hâte. Il s’est passé un bon moment avant que je n’arrive à trouver dans un wagon de seconde classe ma belle-mère et mon frère. Le vieux Zhang s’est chargé des bagages, nous sommes sortis directement de la gare, la voiture à cheval était déjà prête et une fois installée, ma belle-mère m’a demandé bien évidemment pourquoi Père n’était pas venu l’accueillir. Je lui ai répété ce que Père m’avait demandé de lui répondre, elle a semblé s’en offusquer puis après une courte pause je l’ai entendu soudain dire en ricanant : « De quoi est-il donc malade ! Il aura certainement dû être retenu de force par quelqu’un ! »
Les femmes peuvent parfois se montrer terriblement injustes. Baissant seulement la tête, j’ai gardé le silence. Je ne pouvais cependant m’empêcher de me faire du souci pour elle, qu’allait-il se passer au cours des prochains jours ?
Lorsque nous sommes arrivés à la maison, Père avait demandé à la bonne d’enfants de nous accueillir, il est arrivé lui-même peu après. Mais elle !… Je n’étais vraiment pas rassuré. Je suis entré précipitamment, elle était là assise sur une chaise au bord de la fenêtre, comme hébétée, fixant les pans de sa robe. J’étais vraiment intrigué, j’ai aperçu soudain sur le pan de sa robe quelque chose de cristallin qui brillait. Ah ! Quel idiot je faisais ! Comment avais-je pu croire qu’elle ne faisait que regarder ses vêtements, n’était-elle donc pas en train de pleurer ?
Père avait déjà conduit ma belle-mère dans ses appartements de la cour est. Il s’est passé un long moment avant qu’il revienne. Je ne savais pas ce qu’il lui disait, je n’arrivais qu’à voir qu’elle s’était levée. Il me semblait que père lui demandait quelque chose en la suppliant. Il voulait peut-être qu’elle aille rendre visite à ma belle-mère. Elle est entrée dans la pièce intérieure. Elle est sortie quelques instants après avec mon père et ils se sont dirigés directement vers la cour est. La curiosité m’a poussé à les suivre séance tenante mais une fois arrivé, je n’osai avancer davantage en entendant ma belle-mère dire : « Tu ne t’es vraiment pas amélioré, je ne suis toujours pas digne de toi, cela fait dix ans que tu es parti, nous laissant végéter dans notre souffrance là-bas au pays. Toi, tu étais parti au loin, comment est-ce que je pourrais me réjouir de ton mariage avec une petite jeunette. Tu aurais dû rentrer alors que ton père venait de mourir, tu n’en a rien fait. Pfft ! Vous êtes des êtres sans cœur. »
Après avoir dit cela, ma belle-mère a éclaté en sanglots. Mon père frappait du pied le sol de la pièce. J’étais près d’entrer, dans le but d’apaiser la situation lorsque j’ai vu soudain la tenture de la porte bouger. Elle s’était elle aussi mise à pleurer et sortit accablée par un immense chagrin. Je n’ai pu faire autrement que de la suivre. Une fois arrivée chez elle, elle a fondu en larmes. Je ne pouvais à ce moment l’appeler autrement que par son appellation officielle de concubine. Je lui dis : « Concubine, vous ne devez pas rester enfermée sur vous-même, le chagrin n’est bon qu’à se ruiner la santé. La concubine est une personne intelligente. Est-ce que cela vaut la peine de considérer la souffrance avec le sens commun ! Je l’entendis seulement dire en soupirant : « La seule chose dont je puisse me plaindre c’est de mon triste sort, le malheur a voulu que je sois une femme ! J’ai été dupée pour en arriver là. Ton père a agi envers moi sans la moindre considération, il n’aurait pas dû me sacrifier comme ça… Ah ! » Je me mis malgré moi à pleurer à chaudes larmes, je voulais la consoler par quelques paroles sincères lorsque père est soudain entré. Lorsqu’il a vu que j’étais là, son visage a pris subitement un aspect terrible et il m’a dit, furieux : « Qui t’a demandé de venir là ! » Il ne me restait plus qu’à sortir au plus vite. Arrivé dans ma chambre, j’ai ressenti de la honte pour les mauvais agissements de mon père ainsi que de la tristesse lorsque je pensai à elle. Je me suis aussi représentée ma belle-mère qui nous avait dit ses quatre vérités. Toutes ces émotions confuses et violentes m’ont tourmenté au point que je n’ai pu trouver le sommeil de toute la nuit.
Le 22 septembre
Mon père était aussi assez tourmenté, les réprimandes qu’il avait dû subir ces derniers jours de la part de ma belle-mère représentaient plus qu’il ne pouvait en supporter. Les femmes ont la langue bien acérée, elles peuvent parfois simplement par les mots détruire quelqu’un. Elle, elle était exactement à l’opposé de ce genre de femme et bien que sujette ces derniers temps à des accès de colère, elle ait parfois tenu à mon père des propos désagréables à entendre, je ne l’avais jamais entendu prononcer des injures comme le faisait ma belle-mère.
Depuis quelque temps, toute trace de joie a disparu dans la maison. Même le perroquet sur son perchoir est victime de cette ambiance troublée et délétère. Il n’a plus la patience de répéter machinalement les mots qu’il entend. Il me semble ces derniers jours percevoir la destinée de notre famille, celle-ci emprunte une voie redoutable et si ce n’était pour elle, je ferais tout pour partir d’ici.
Depuis peu, accablée par le chagrin, elle est tombée malade. Ses joues qui étaient aussi rouges que les nuages au lever du soleil, paraissent maintenant décharnées et ternes comme les fleurs de poirier après avoir subi l’épreuve de la pluie. Je trouve cela insupportable. Hier soir, alors que mon père s’adonnait sur son lit à sa passion de l’opium, elle se tenait debout, solitaire, sous le porche. J’ai saisi cette occasion et lui ai dit : « Mieux vaudrait demander à Père que vous puissiez emménager ailleurs, vous évitant ainsi de nombreuses colères inutiles ! » Après m’avoir écoutée, elle m’a jeté un regard stupéfait puis a réfléchi la tête baissée et a dit en semblant ne pas tout à fait comprendre : « Y penses-tu toi aussi ? » Je n’ai pu répondre que : « Oui. » Elle a tourné alors les talons et est rentrée dans la maison. D’après le son de sa voix, elle y avait déjà pensé. Très intelligente, était-il possible qu’elle ait déjà réalisé que je l’aimais ? …Non ! Il ne s’agissait que de mon improbable espérance.
Aujourd’hui, Weicheng a critiqué à nouveau Père devant elle et moi. Il a raconté que Père était allé acheter une pipe à opium. Il est entré chez un marchand et dans le but de l’escroquer, il s’est fait présenter de nombreuses pipes puis soudain, se faisant insinuant, il a dit : « Par ces temps de stricte prohibition de l’opium, vous vendez tranquillement ce genre de marchandise, nous allons faire une descente dans votre quartier ! » En entendant ces paroles, le marchand a été pris de panique. Il s’est alors empressé de lui offrir avec le plus grand respect toutes ses pipes à opium.
Je ne sais pas si cette histoire est vraie ou non mais je l’ai justement vu de mes propres yeux rentrer transportant un bon paquet de pipes à opium. Pour autant, je ne sais pas où Weicheng a pu en entendre parler. Cet enfant aime se tenir au courant de ce genre de chose. En fait, il a plusieurs sources auprès desquelles il peut puiser de nombreuses informations. Il aime flatter par-devant et critiquer par derrière. Il a en grande partie hérité cela de la vieille.
La fureur de mon père est extrêmement violente, et davantage encore ces derniers temps. Depuis qu’elle a appris les agissements immoraux de mon père, elle a décidé de ne plus habiter avec lui. A part mettre en ordre la chambre à coucher, elle passe son temps à dormir, seule. C’est alors que j’éprouve en moi-même un sentiment de consolation inimaginable. Je pense qu’au fur et à mesure qu’elle quittera mon père, elle se rapprochera alors d’autant de moi.
Le 28 septembre
Une autre maison a été trouvée, elle s’y est installée. Mon père m’a soudain demandé de la rejoindre pour lui tenir compagnie. Ah ! Quelle merveilleuse opportunité ! Son caractère la prédispose à la pureté, pureté qui caractérise aussi son apparence extérieure. Elle semble maintenant plus heureuse qu’elle ne l’a été les jours précédents, elle discute souvent avec moi de l’agencement de la pièce et du meilleur endroit pour mettre tel objet. Pour ce qui est des frais de ce déménagement, elle les a entièrement pris en charge sur sa propre bourse et c’est la raison pour laquelle tout a été parfaitement au point. Cette maison se compose de deux pièces qui lui servent à faire sa toilette. Puis vient la pièce de séjour dans laquelle on prend les repas, elle-même suivie par deux grandes pièces que l’on a réunies en une seule et qui sert de salon pour les invités. Enfin, il y a encore quatre chambres latérales. J’habite dans la chambre est. La chambre ouest sert pour moitié de logement à une servante et pour moitié de cuisine. Adossée à la porte d’entrée, il y a encore une petite conciergerie. Dans chaque pièce, les vitres sont en verre. Elle a acheté une grande quantité de tissu de soie fine de couleur vert clair et l’a cousu pour en faire des rideaux de fenêtre. Elle a aussi acheté beaucoup de nappes, des housses pour les chaises. Cette maison a été aménagée de telle sorte qu’il y régne le plus pur des raffinements, un vrai ravissement. Ma joie ne se limite pas seulement à cela ! Nous avons aussi acheté un orgue, elle adore en jouer. Etant enfant, elle est allée à l’école. Lorsqu’elle a épousé mon père, elle était déjà en deuxième année d’école secondaire. Ce soir, la cuisine n’ayant pas encore été aménagée, nous avons commandé à un restaurant des environs quelques plats, nous étions seuls, juste elle et moi. Je n’ai pas pu m’empêcher de m’imaginer toutes sortes de chimères, et si un visiteur, un inconnu, était venu nous voir, comment n’aurait-il pas été tenté d’envier en secret notre bonheur ? L’horrible réalité est cependant exactement à l’opposé de cela, elle n’est malheureusement pas ma femme mais ma mère ! Je ne peux m’empêcher de maudire Dieu : pourquoi a-t-il ordonné les choses d’une manière aussi injuste ?
Après le repas, elle s’est assise à l’orgue et a interprété un morceau sur l’air de «La complainte du gynécée3 », tout en rancune contenue, d’une manière tellement subtile qu’elle semblait exprimer les innombrables tourments de son âme. Assis à ses côtés, je contemplais son visage plaintif si pur, j’écoutais sa voix si lugubre. J’étais pour ainsi dire ivre, ivre d’un amour mystérieux, ivre de sa voix si douce. Ah ! S’agissait-il d’un rêve ou bien était-ce la réalité ? Je ne savais plus si elle était mère ou bien déesse de l’amour. Je fermais les yeux, c’était comme si… Oh ! Je n’arrive plus à écrire, je déguste seulement ces indescriptibles sensations de joie et de réconfort.
Père est arrivé à neuf heures du soir, il a regardé comment avait été aménagée la maison et lui a dit : « Bien, tu es contente maintenant ! » Elle a seulement répondu, froidement : « Considérons que je suis satisfaite ! » Père m’a dit : « Là-bas, il n’y a personne pour veiller sur ton frère qui n’est pas très sage, je dois y retourner et toi tu veilleras bien ici ! » Ah ! Quel bonheur ! Père s’est assis, il semblait avoir envie de fumer, il a baillé plusieurs fois, s’est levé et est parti. Je l’ai raccompagné à la porte et lorsqu’il a été installé dans la voiture, j’ai refermé la porte. Assise sur un sofa au coin du mur est, me voyant entrer, elle m’a dit en souriant : « En définitive, on aura passé des jours paisibles ! Mais, à y regarder de plus près, pour ce qui est de se comporter en être humain digne de ce nom, il n’en aura jamais été question, pas même un seul instant. » C’était la première fois que je l’entendais me tenir ce genre de propos désespérés. Ah ! Cela me faisait tellement mal ! Mes nerfs étaient à ce point à vif qu’il me semblait percevoir le fond de son cœur, égarée, profondément triste, on aurait dit qu’elle n’avait plus aucun point d’attache. J’avais envie de lui témoigner ma sympathie, sans avoir la moindre intention de la duper, n’ayant moi aussi plus aucun point d’attache. J’avais un père, mais il ne pouvait me consoler de ma morne solitude, exactement comme elle avait un époux qui ne pouvait lui éviter les tourments de l’existence.
Je lui faisais face en silence depuis un bon moment et comme toujours je n’arrivais pas à trouver les mots justes. J’étais vraiment perplexe, je ne savais pas s’il était convenable ou pas de lui faire savoir que je l’aimais réellement. Mais tout cela n’avait aucun sens, elle était déjà mariée et en plus de cela plus âgée que moi. Tout cela était vraiment dangereux. Si je lui disais : « Je suis fou de vous », qui pourrait dire si ses yeux brilleraient de colère ou de coquetterie ou encore de larmes à venir? L’amour est une pièce de théâtre qui ne peut-être jouée à la légère car si la première est un échec, il n’y a alors plus aucun espoir.
Elle semblait depuis peu fatiguée, j’ai donc pris congé et suis retourné dans ma chambre. Enroulé dans ma couverture, je me suis retrouvé assailli par toutes sortes de chimères. J’ai été très surpris, lorsque précisément, je me la suis représentée tellement adorable, j’ai soudain pensé à la mort, il m’a semblé que je m’en étais rapproché. Cependant, cela n’avait strictement rien à voir avec les représentations effrayantes nées de l’imagination des gens avec leur cortège de petits diables, de rois des enfers ou encore de juges aux visages noirs et aux dents féroces.
Je pensai que la mort était ce qu’il y avait de plus merveilleux et de plus saint. Vivants, nous étions limités par notre corps mais bien plus que cela, nous étions aussi sous le joug de nombreuses entraves psychologiques telles les différences père-mère, riche-pauvre. Une fois arrivé dans le royaume de la mort, les masques tombent, au sein de mère nature, tout n’est qu’équanimité. Nous pourrions alors elle et moi nous allonger au milieu d’un parterre de violettes et je lui dirais les mots, ceux que j’avais tant envie de prononcer. Je lui dirais de la manière la plus claire qui soit, je lui dirais à quel point je l’aimais, que je l’aimais passionnément. Elle pourrait alors sans aucun doute s’extirper en esprit de ce monde des hommes hérissé d’épines et venir toute souriante se poser au sein de mon palais spirituel totalement vide… Je la serrerais alors contre moi, de plus en plus fortement, jusqu’à ce que son âme et la mienne fusionnent pour se transformer en un étrange joyau qui gagnant les plus hauts des nuages, inonderait l’obscur monde des hommes de ses rayons emplis d’amour…
Le 5 octobre
Si la tristesse peut tuer, l’amour le peut encore davantage. Cela pourrait être comparé à l’alcoolique mort à côté de sa bouteille ou au joueur invétéré mort sous sa chaise autour de la table de jeu. Mourir d’amour, par excès d’alcool ou sous l’effet du démon du jeu, toutes ces morts sont bien plus remarquables que celle causée par la tristesse. Le cœur accablé de chagrin est comme noué et lorsque la mort arrive, il faut abandonner toutes traces de souffrance non résolue. Quant à celui qui meurt d’amour, il ne se rend absolument pas compte qu’il doit mourir, son esprit est aussi léger que le sont les nuages dans le ciel, il finit pas se fondre dans l’atmosphère... C’est si naturel !
Je sais que je plonge toujours plus dans le piège mais je n’en conçois pour autant aucune frayeur. En effet, je sais déjà par intuition que mourir d’amour serait merveilleux. Aujourd’hui, elle m’a confectionné un abat-jour vert clair, elle l’a probablement fait sans intention particulière, mais lorsqu’éclairé par ces rayons de lumière si pures, je lis un roman ou j’écris mon journal, je ressens une joie indicible.
Cet après-midi, nous sommes allés dans une jardinerie acheter toutes sortes de chrysanthèmes en pot, des vert clair, des mauves ainsi que des rose cerise. Je l’ai ensuite aidée en arrosant les fleurs et cette tâche m’a pris deux heures entières. Elle a demandé à la bonne d’enfant de placer deux chrysanthèmes vertes dans le salon réservé pour les invités ainsi que deux chrysanthèmes mauves dans ma chambre. Elle a installé dans sa propre chambre deux chrysanthèmes rose cerise et posé les six derniers pots dans le corridor.
Nous nous sommes sentis très heureux aujourd’hui et bien que planter des fleurs à genoux nous ait perclus de courbatures, notre enthousiasme est resté le même.
Au moment du repas, elle a coupé au sécateur deux fleurs de chrysanthème blanches qu’elle a mélangées à de la farine et des œufs et qu’elle a frit dans de l’huile de colza. Les pétales moelleux et croustillants ont répandu leurs doux effluves, et elle a alors ajouté une grande quantité de sucre blanc. C’était la première fois que je goûtais à ce nouveau mets et j’ai trouvé cela vraiment savoureux, j’en ai mangé presque un plat entier à moi tout seul. Une fois le repas terminé, j’ai bu un thé à la rose, quel ravissement ! Comme je la pressais pour qu’elle joue un morceau sur l’air de « La complainte du gynécée », elle a accepté en souriant. Sa voix suave était aussi limpide que l’eau d’une rivière. Hélas, je n’ai pas bien entendu les paroles de la complainte et j’avais l’intention de lui demander de me les mettre par écrit mais je craignais qu’elle ne soit trop fatiguée. En effet, elle a eu tellement à faire aujourd’hui !
Ces derniers temps, Père est venu nous voir presque tous les jours mais n’ayant que peu de temps, il repartait aussitôt. Père m’a demandé d’aller rendre visite à ma belle-mère une journée entière, je n’ai vraiment pas envie de m’y rendre et de l’abandonner ainsi à sa solitude ! Je n’ai pas envie de la voir avec sa face répugnante mais je ne peux faire autrement que remplir mes devoirs au moins pour la forme. Je m’y rendrai donc probablement demain !
Le 6 octobre
Comme c’est drôle ! Aujourd’hui, je suis allé là-bas à midi, Père était encore en train de dormir, absorbé dans ses rêves, ma belle-mère n’était toujours pas coiffée. Toute la maison était en dessus dessous, Weicheng était depuis le petit matin en train de courir en tout sens sans trouver d’endroit pour jouer. Je ne vois pas comment j’aurai moi-même pu vivre dans une telle famille. Alors comment elle l’aurait-elle pu ? Depuis peu de temps, mon père semble lui vouer une véritable haine. Cela vient du fait qu’il a eu envie d’habiter à ses côtés et que prise de colère, elle s’est installée seule sur le sofa du salon pour y passer la nuit. Mon père, vexé, est rentré là-bas alors qu’il ne faisait pas encore jour. En réalité, il aurait fallu dès le début rejeter un homme tel que mon père mais il était tellement soupçonneux. Il ne faudrait pas penser que je cherche à faire des histoires, par contre je ne peux m’empêcher de m’inquiéter pour elle, craignant qu’elle ne soit davantage abusée.
Plus d’une fois, j’ai désiré, rassemblant tout mon courage, lui dire : « Je t’aime de tout mon cœur » mais j’échoue constamment. Il m’arrive parfois de me dégoûter moi-même d’être aussi lâche et j’use des méthodes les plus extrêmes pour me réprimander. Lorsque je suis près de lui déclarer ma flamme, mon esprit s’affole aussitôt. C’est vraiment peine perdue. Mais bien que la quête amoureuse des hommes auprès des femmes soit par nature une affaire particulièrement délicate, à force de patience et d’opiniâtreté, j’attendrai un jour mon but. Aujourd’hui dans l’après-midi, un ami est venu me rendre visite. De son regard acéré, il m’a scruté de haut en bas. Cela est tout à fait étrange, se peut-il qu’il se soit rendu compte de quelque chose ? Non ! Ce n’est probablement pas le cas, tout le monde sait qu’elle est la femme de mon père. Ce doit être une fausse alerte, non ? En me faisant cette réflexion, je n’ai pu m’empêcher de rire ! Que les gens sont bêtes !
Depuis quelques jours, elle ne semble pas très en forme. Elle est si taciturne que je m’en suis inquiété et lui ai demandé si elle était malade. Elle a répondu en se faisant violence : « Non, je n’ai rien ! » Alors de quoi s’agit-il ?